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Les inégalités de salaires dans le football - Sport et citoyenneté

Les inégalités de salaires dans le football

 

Publiée début avril, l’enquête annuelle de France Football consacrée aux salaires des stars du football montre le niveau spectaculaire des revenus des joueurs les mieux payés. Le footballeur le mieux payé (Lionel Messi) perçoit 130 millions d’euros lors de la saison 2018-2019, quand le vingtième joueur le mieux payé dans le monde (Sergio Ramos) gagne 23 millions d’euros. Les chiffres fournis sont en forte augmentation. La rémunération de la star de football la mieux payée dans le monde a augmenté de 1125 % entre 1999[1] et 2019. En Ligue 1, le salaire le plus élevé a crû de 987 % entre 2004[2] et 2019. Si l’enquête de l’hebdomadaire sportif permet de renseigner comment évoluent les échelons les plus élevés de la distribution des revenus, son analyse nécessite plusieurs ajouts essentiels.

 

 

            L’enquête contribue à identifier certains facteurs explicatifs des plus hauts revenus. Premièrement, il s’agit de l’identité du club. Sur les effectifs des 20 clubs de Ligue 1 (soit plus de 450 footballeurs), on peut observer une hiérarchie entre les clubs français. 96 % du top 20 des footballeurs les mieux payés entre 2004 et 2019 ont joué dans 5 clubs (Paris Saint-Germain, Olympique Lyonnais, Olympique de Marseille, FC Girondins de Bordeaux et AS Monaco). Deux périodes montrent l’imbrication de la relation entre la domination sportive et la puissance économique. 41 % du top 20 des joueurs les mieux payés jouent à l’Olympique Lyonnais entre 2004 et 2009[3], quand 61 % du top 20 des joueurs les mieux payés entre 2012 et 2019 évoluent au PSG[4]. En 2019, 9 des 10 joueurs les mieux payés de Ligue 1 jouent pour le club parisien. L’existence d’une classification est présente aussi lorsque l’on examine le groupe des joueurs les mieux payés dans le monde. 30 % des joueurs les mieux payés dans le monde entre 1999 et 2019 jouent dans les deux clubs espagnols les plus riches (et ayant connu le plus de succès dans les compétitions européennes) : le Real Madrid et le FC Barcelone. Si on ajoute trois clubs parmi les plus riches dans le monde (Manchester United, Bayern Munich et Juventus Turin), la proportion de joueurs passe à 53 %. Le classement permet aussi d’observer l’arrivée de nouveaux clubs européens (Manchester City, Paris Saint-Germain) et asiatiques (Shanghaï, Kobe). Ceux-ci témoignent d’une « nouvelle économie du football » (Bourg et Gouguet, 2012) dans laquelle les clubs, rachetés par de puissants investisseurs, cherchent à recruter des joueurs en leur versant des « salaires d’appel ». Un deuxième facteur explicatif de la hausse du revenu des stars de football a trait à l’augmentation de toutes les composantes de leurs rémunérations. Cette élite restreinte bénéficie ainsi de plusieurs sources de revenus — payés par leur club (salaire ; prime) et par des entreprises exploitant leurs images (revenus publicitaires) — dont la hausse témoigne de l’existence d’avantages cumulatifs (Merton, 1968) ainsi que du rôle des médias dans la création d’un effet superstar (Frank et Cook, 1995 ; Lucifora et Simmons, 2003).

 

L’analyse tirée de l’enquête de France Football doit néanmoins être complétée par des indicateurs permettant d’avoir une représentation approfondie de la disparité de statuts et de rémunérations parmi les footballeurs professionnels. L’intégration du salaire moyen des joueurs représente une première solution. En France, les  rapports financiers de la DNCG fournissent cette donnée qui est en forte hausse et qui s’élève à 73 000 euros pour la saison 2016-2017. Puisqu’il s’agit d’une moyenne, qui, compte tenu de son mode de calcul, varie en fonction des valeurs extrêmes, celle-ci doit être complétée par l’ajout d’un deuxième indicateur : la mesure des écarts de salaires entre clubs évoluant dans les mêmes championnats domestiques. Pour la saison 2018-2019, alors que le salaire moyen annuel des joueurs du PSG[6] s’élève à 9 840 000 euros pour la saison 2018-2019, celui constaté à Amiens, Reims ou Nîmes est respectivement de 324 000, 282 000 et 228 000 euros, soit un écart de 1 pour 43. Troisième possibilité d’ajout, la prise en compte des minimas salariaux permet de renseigner les salaires les plus bas touchés par les joueurs professionnels. En France, l’article 759 de la charte de la Ligue de Football Professionnel (LFP) fixe le salaire mensuel brut pour un contrat d’un joueur professionnel en Ligue 1 entre 2 800 euros et 16 800 euros. Les sommes varient en fonction du cursus du joueur (normal, élite, rang amateur, stagiaire) et du nombre d’années (1re année, 2e année, 3e année). Enfin, l’étude d’un groupe élargi et plus représentatif de footballeurs permet d’entreprendre des comparaisons internationales et de contextualiser le revenu des stars de football parmi la population des footballeurs professionnels. L’enquête menée en 2016 auprès de 14 000 joueurs évoluant dans 54 pays et 87 championnats à travers l’Europe, l’Amérique et l’Afrique de la FIFpro montre que 2 % des joueurs ont une rémunération annuelle équivalente ou supérieure à 720 000 dollars et que près de la moitié (45 %) des joueurs perçoivent moins de 1000 dollars. D’autres enquêtes intègrent la durée de carrière et de statuts. Le marché du travail des footballeurs se caractérise par de fortes disparités de statuts, et de longévité de carrière. La plupart des footballeurs professionnels, tout particulièrement ceux du deuxième sous-ensemble, connaissent des carrières courtes et sont perçus comme étant substituables. Ainsi, Frick et al (2007) montrent qu’un tiers des footballeurs ne jouent qu’une seule saison en Bundesliga et que seulement un sur douze a une carrière supérieure à dix ans ou plus. Plus récemment, Duhautois (2015) trouve que seuls 40 % des footballeurs de Ligue 1 ont une durée de carrière égale à cinq ans ou plus.

 

L’enquête annuelle de France Football présente donc de nombreux intérêts. Elle permet d’examiner l’évolution des revenus des footballeurs les mieux payés en France et dans le monde. Cette enquête permet aussi d’approfondir le lien entre la puissance économique des clubs et le salaire des stars. Elle constitue un cadre analytique — certes limité, mais stimulant — de l’évolution des composantes des revenus des stars de football. Cette enquête, si elle est nécessaire, doit être accompagnée d’autres indicateurs afin de contextualiser ces revenus extraordinaires et de mieux renseigner l’ampleur des inégalités importantes de revenus. La prise en compte du salaire moyen, des écarts de salaires entre joueurs au sein d’une même ligue, de la durée de carrière au même titre que l’intégration d’un groupe élargi de joueurs représente des pistes disponibles et utiles. Bien loin des stéréotypes, favorisés par la lecture de certaines enquêtes, le marché du travail des footballeurs s’apparente en effet à un marché dual (Bourg et Gouguet, 2001 ; Demazière et Jouvenet, 2015), voire se compose de trois segments étanches (FIFPro 2016). La très forte hétérogénéité de situations contractuelles et de salaires des footballeurs professionnels ne saurait être résumée par quelques exemples aussi médiatisés que rares.

 

Alexandre Diallo, chercheur associé à l’EHESS (Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales), membre du Comité Scientifique du think tank Sport et Citoyenneté

 

[1] L’enquête sur les salaires des stars de football les mieux payées dans le monde a débuté en 1999

[2] L’enquête sur les salaires des stars de football les mieux payées de Ligue 1 a débuté en 2004

[3] L’Olympique Lyonnais a été champion de France entre 2002 et 2008

[4] Le 6 mars 2012, QSI (Qatar Sports Investments) devient propriétaire à 100% du PSG. Depuis leur acquisition, le PSG a été champion en 2013, 2014, 2015, 2016, 2018 et 2019.

[6] L’Équipe : « les salaires de ligue 1 » : 8 février 2019

 





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