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La fabrication du regroupement sportif « communautaire »

La fabrication du regroupement sportif « communautaire » : enquête sociologique sur les clubs de football « turcs » en France et en Allemagne

 

5 juillet 2012

Weiss_Pierre

Pierre Weiss

Docteur en STAPS, Equipe de recherche en sciences sociales du sport (EA 1342), Université de Strasbourg

Membre du Comité Scientifique de Sport et Citoyenneté

 

Réflexion proposée dans le cadre des travaux sur l’éducation et l’insertion par le sport

La fabrication du regroupement sportif « communautaire »

Il peut paraître assez utile, pour commencer ce compte-rendu, de rappeler les principaux facteurs qui ont rendu possible ma recherche doctorale (1). A vrai dire, c’est un peu à la suite d’un concours de circonstances que j’ai décidé de travailler sur la constitution de clubs de football regroupant très majoritairement des personnes issues de l’immigration turque en France et en Allemagne. Tout d’abord, j’ai eu la chance d’avoir pratiqué le football en compétition pendant plusieurs années, en championnat de France amateur 2 puis en division d’honneur, si bien que je disposais d’un capital sportif de départ qui devait s’avérer indispensable pour réaliser mon enquête de terrain. Le hasard de la géographie a également voulu que je me retrouve dans une ville de Lorraine de 13 000 habitants où cohabitaient deux clubs de football, l’un historique et l’autre associé au courant migratoire anatolien. A maintes reprises, j’avais alors remarqué que des tensions sociales se développaient autour du « club des Turcs » dont les pratiquants et les dirigeants faisaient l’objet de qualifications parfois « racialisantes ».

Or, en même temps, s’était durablement installée dans le discours tant des entraîneurs que des responsables politiques la thématique de l’intégration des populations immigrées par le sport, et plus spécifiquement par le football (2). J’étais pour le moins étonné face à cette situation contradictoire ! Si l’on ajoute à cet effet de surprise ma rencontre avec le Professeur Gasparini de l’Université de Strasbourg et ma participation comme collaborateur scientifique à un projet de recherche intitulé « Développement de la compétence interculturelle par le sport dans le contexte de l’élargissement de l’Union européenne » (3), on comprend sans doute mieux quels sont les éléments ayant contribué à façonner cette étude. J’ai finalement essayé d’allier mon « sens pratique » du football aux méthodes de l’objectivation sociologique.

L’originalité de l’approche

Après avoir attesté de la présence importante de clubs sportifs « turcs » dans le fossé du Rhin supérieur (Alsace-Moselle ; Bade-Wurtemberg), j’ai cherché à répondre à deux questions partiellement liées : comment peut-on expliquer que les immigrés anatoliens présentent un vigoureux développement associatif ? Et quels sont les principaux ressorts sociaux et ethnoculturels du football « entre-soi » ?

Le fait de ne pas être Turc ou d’origine turque aurait pu constituer un sérieux obstacle et donc amputer ma capacité à pénétrer les mondes sociaux des associations, si ce n’était l’action conjuguée de deux facteurs compensateurs. D’une part, l’ethos égalitariste et le caractère « color blindness » de la culture footballistique font que l’on y est accepté complètement dès lors que l’on respecte les règles du groupe et que l’on « mouille le maillot » sur le terrain. D’autre part, mon « abandon » aux exigences du terrain, et notamment le fait que je chausse régulièrement les crampons avec eux, m’a valu l’estime de mes partenaires et a clairement facilité mon intégration dans l’ « entre-soi » des équipes.

Mon investissement corps et âme dans la recherche m’a permis d’élaborer un dispositif quasi-expérimental. Celui-ci est construit autour de deux grandes variables : d’un côté, les contextes français et allemand d’une politique plus ou moins multiculturelle envers les clubs sportifs des minorités ; de l’autre, les origines non seulement ethniques, mais aussi sociales des immigrés de Turquie. Par la comparaison dans l’espace, dans le temps et entre les variables, il était alors possible de mieux saisir les effets respectifs du contexte politico-institutionnel et de la culture des groupes en présence sur le phénomène de regroupement dans le football amateur. De plus, l’approche comparative permettait de confronter les stratégies identitaires des immigrés turcs ainsi que le regard porté par la société d’installation.

Ma démonstration s’appuie sur une bibliographie en langues française et allemande, et mobilise un ensemble de données empiriques : articles de la presse régionale, production originale de statistiques à partir de sources institutionnelles, interviews de footballeurs et de dirigeants des clubs « turcs », de personnes extérieures et de responsables politiques, observation directe et participante, matériau photographique établi en France, en Allemagne et en Turquie.

Les principaux résultats

De part et d’autre du Rhin, l’appellation « club turc » doit susciter prudence dans le regard de l’observateur extérieur, car elle représente une catégorie sociale dont la fonction est nécessairement simplificatrice. Dans la réalité, les modalités d’identification entre le groupe turc et les clubs de football sont nombreuses et variées. En effet, le lien entre ces deux entités s’effectue par l’entremise des pratiquants, par les fondateurs ou l’encadrement de l’association sportive, partageant un parcours migratoire, par les emblèmes, les sigles, les couleurs, les symboles que les clubs affichent et qui renvoient directement à une « communauté d’appartenance », par des représentations, des valeurs reconnues comme primordiales par le collectif et que le club met en scène, ou par un processus externe d’imputation identitaire, dans lequel les ressortissants et les structures étatiques de la société d’installation sont les acteurs principaux.

Sur ce dernier point, l’enquête montre d’ailleurs que c’est par un processus de labellisation et d’étiquetage que les membres des clubs « turcs » se voient attribuer de l’extérieur une identité ethnique. Cette dernière ne fait pas référence à un contenu culturel spécifique, mais apparaît le plus souvent comme une conséquence de la construction et de la reproduction d’une frontière symbolique entre des communautés évoluant sur un même territoire. Les catégorisations utilisées par les « anciens résidents » dévoilent le poids de la tradition républicaine française et de la tradition culturelle allemande, même si l’on observe une montée de la communautarisation et de l’ethnicisation des discours des deux côtés du Rhin.

Dans le débat sur les causes sociales/causes « ethniques » du football « entre-soi », je marque très clairement ma préférence pour les premières avec preuves à l’appui, notamment celle-ci : plus les joueurs d’origine turque occupent des positions basses socialement, plus ils ont tendance à se cantonner dans des clubs fermés. C’est que d’un regroupement à caractère ethnico-culturel on passe souvent à un rassemblement à dominante sociale, qui répond avant tout à un ethos populaire. Ainsi, les clubs  « turcs » doivent une large partie de leur cohésion à leur pouvoir d’exclusion, autrement dit à la force du sentiment de différence attaché à ceux qui ne sont pas « nous » (pouvoir politique, pouvoir sportif, anciens résidents/autochtonie). Dans le même temps, l’adhésion à une équipe turque apparaît comme le prolongement d’un mode spécifique d’existence collective, incarné par la composition du club (équipe fanion) et, plus fondamentalement, par un style de sociabilité qui tire sa cohérence de l’importance accordée à la famille et à l’esprit de camaraderie (militante) et de coopération (culture ouvrière). Par ailleurs, il faut prendre en considération les rivalités de clubs au niveau local, la compétition pour l’allocation des ressources rares (subventions, terrains de jeu, etc.) et les « différences de classe » dans la dynamique des relations sociales pour mieux comprendre l’enracinement et la croissance des associations sportives turques dans la société d’installation. Au terme de mon enquête, je peux donc affirmer que l’appartenance sociale des immigrés anatoliens a certainement un poids non négligeable dans le choix éventuel du football « entre-soi ».

(1) Questionner les « conditions sociales » de sa propre pratique sociologique est une étape fondamentale dans la formation du chercheur. En soumettant son exercice à une remise en cause systématique de ses enracinements et en interrogeant, de cette manière, ses présupposés inconscients, le sociologue ou l’historien se prémunit contre l’illusion du savoir immédiat et la tentation d’universaliser une expérience particulière.

(2) En Allemagne, par exemple, le sport occupait une place de première importance lors de l’élaboration du plan d’intégration nationale mis en place par la Chancelière Merkel. En France, suite aux émeutes de novembre 2005, de nombreux dispositifs et actions labellisés « intégration par le sport » furent lancés tant au niveau national que local.

(3) Soutenu par la Commission européenne.





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