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La crise guette-t-elle vraiment l'univers du football ?

La crise guette-t-elle vraiment l’univers du football ?

8 mars 2012

Thieule_Laurent

 

Laurent Thieule

Président de Sport et Citoyenneté

Directeur, Comité des Régions de l’Union Européenne

 

Réflexion parue sur le site de notre partenaire Le Monde.fr 

 

Depuis la crise des subprimes, c’est toute l’économie mondiale qui semble enrayée, et certaines voix s’élèvent pour décrire un roman noir dans ce qu’on pourrait appeler le sport-business. Une récente publication de l’UEFA pointe une fâcheuse tendance au surendettement et déficit de nombreux clubs, quel que soit leur niveau. 1,6 milliard d’euros de pertes, cumulés à une dette de 8,4 milliards à la fin de l’exercice 2010. Alors, la crise guette-t-elle vraiment l’univers du football ?

Comment ces clubs peuvent-il encore se payer des joueurs aux salaires de pop-stars, sans prendre le risque de plonger tout un système dans la tourmente d’un crack financier ? Terra Nova, « Think tank » progressiste, jette un pavé dans la mare avec son président, Olivier Ferrand, qui déclare que le football européen est au bord d’un véritable crash systémique. Laurent Thieule, président du Think tank Sport et Citoyenneté, depuis Bruxelles, se penche sur le sujet, en quelques questions.

Quelle est votre position sur cette menace d’un effondrement financier du football européen ?

LT : Par nature, le sport intéresse tant de personnes que chacune d’elle y va de son avis, de ses recommandations, malheureusement trop souvent inopérantes de par la non-prise en considération des spécificités et de l’histoire du sport, notamment au niveau européen. Certains voient dans le modèle américain une source d’inspiration unique pour proposer une nouvelle organisation du sport-spectacle en Europe : salary cap, répartition des revenus, abolition du marché des transferts, exemption au droit de la concurrence… Avant de prendre position, soyons factuels.

On ne peut imaginer de solutions sans se pencher sur les causes et les sources des phénomènes. Les plus-values financières liées aux transferts des joueurs semblent être un des facteurs du surendettement des clubs de football Européen. L’approche spéculative qu’ont la plupart des agents de joueurs autour des transferts pousse les clubs à la déraison. Ce sont finalement les joueurs (et leurs agents) qui en sortent grands vainqueurs grâce entre autres à l’arrêt Bosman. Cet arrêt établit le fait que les joueurs ressortissants de l’Union européenne et assimilés peuvent désormais circuler librement en Europe, ce qui a eu pour conséquence l’explosion des montants des transferts par la simple dynamique de l’offre et de la demande, principale origine des déficits des clubs. Evidement un marché s’est mis en place avec des clubs vendeurs, dont on pourrait croire qu’ils en aient tiré profit et en quelque sorte valorisé leurs actifs.

Si l’on se place au niveau des propriétaires de ces clubs, l’étude de l’UEFA montre que la plupart d’entre eux en sont de leur propre argent. Alors l’absence de retour sur investissement pose la question de la motivation de ces financeurs. En vérité, bien souvent, leur motivation trouve sa justification par des intérêts « indirects », tels que le recrutement d’abonnés pour Canal+ (dans le cas du PSG), l’affirmation du statut de grande chaîne pour M6 (lors du rachat des Girondins de Bordeaux), la sécurisation de la relation avec un grand club européen pour Robert Louis-Dreyfus (alors PDG d’Adidas au moment du rachat de l’OM). Mais aujourd’hui la situation globalement déficitaire du football européen est en grande partie imputable à des clubs prestigieux désormais la propriété de fortunes hors normes, guidées plus par l’attrait des honneurs et par un besoin de reconnaissance sociale que l’appât du gain.

Cette explosion des droits de télévision et de la masse salariale est-elle réellement la source du surendettement des clubs en Europe ?

LT : On peut tout à fait s’indigner des sommes pour le moins excessives de certains transferts tels que Cristiano Rolando à Madrid en 2009 (94 millions d’euros) ou plus récemment Pastore au PSG pour 42 millions d’euros. Mais finalement ce n’est pas un phénomène nouveau, venu de Russie ou du Moyen Orient. Rappelons-nous du transfert de Zidane en 2001, de Turin à Madrid pour 75 millions d’euros. N’oublions pas que le marché des transferts est aussi un mécanisme de solidarité entre petits et grands clubs ou petites et grandes nations. C’est d’ailleurs ce que l’UEFA et la FIFA ont toujours défendu auprès de la Commission européenne, notamment pour justifier le principe des indemnités de formation.

Le « mercato estival » du PSG – avant l’arrivée des Qataris qui, eux, n’ont pas acheté dans la Ligue 1 – a fait la démonstration de ce mécanisme ; si l’on regarde les achats (français) fait par le club parisien, on constate alors que les clubs vendeurs de L1 ont eu finalement une balance positive de leurs transferts. En d’autres termes, avec le produit de leurs ventes au PSG, ces clubs ont tous racheté d’autres joueurs, tout en gardant un petit bénéfice. Le phénomène n’est donc pas nouveau et viendrait modérer l’idée d’un crash.

Certains ne sont pas convaincus par la proposition de fair-play financier soutenue par Michel Platini, président de l’UEFA. Partagez-vous cet avis ?

LT : C’est dans un contexte difficile que l’UEFA a souhaité mettre en place le fair-play financier, un système de régulation pour à la fois maintenir la notion de solidarité et préserver les clubs de certains excès. Michel Platini est déterminé et il a aujourd’hui le soutien des institutions européennes. Nous le voyons ici tellement investi sur ce dossier. De nombreux observateurs semblent douter de son application par le simple fait que les clubs sanctionnables sont en fait les « têtes de gondole » du football européen, mais le président de l’UEFA ne cédera pas. De plus, le fair-play financier ne viendra pas réduire l’écart entre petits et grands clubs, tout simplement parce que ces derniers auront toujours la capacité à attirer de grands sponsors et ainsi d’équilibrer leurs comptes, du moins plus facilement que les clubs challengers.

D’autres mesures plus radicales sont aujourd’hui incompatibles avec le droit communautaire (harmonisation fiscale, plafond généralisé des salaires…). Le fair-play financier est une étape importante et décisive qui, si elle est appliquée, peut protéger le football du crash qui le guette.

Comment évaluez-vous ce système français dans ce cadre européen ? Peut-il s’inspirer du modèle américain ?

LT : A la proposition de s’inspirer du modèle américain pour mieux s’en sortir, je réponds que l’Europe du sport s’est construite sur la représentativité des territoires et des populations, c’est d’ailleurs à ce titre que l’on peut accepter ou justifier en partie un financement public du sport de haut niveau. « Plus qu’un club » est bien le slogan du Barça, emblème de toute la Catalogne y compris pendant les heures sombres du franquisme. Cette dimension identitaire est génératrice de lien social, d’exposition médiatique et d’animation de la cité. Qui peut nier par exemple le levier de notoriété internationale qu’aura été l’AJ Auxerre pour cette commune de moins de 50 000 habitants ? Il existe un véritable modèle urbain européen avec des villes de taille moyenne dans lequel les clubs se sont insérés et auquel ils apportent un capital social et un modèle économique.

A contrario, la plupart des « clubs », dits franchises, du sport aux Etats-Unis sont localisés dans des métropoles quasi toutes supérieures au million d’habitants, pouvant supporter économiquement les salaires pharaoniques de joueurs. Lorsqu’un joueur change de franchise, c’est-à-dire de club, seul le montant des salaires est communiqué, tout simplement parce qu’il y a pas de montant de transfert. Ce mécanisme trouve son fondement à la fois dans l’homogénéité fiscale américaine et le règlement du marché, mais aussi dans l’acceptation légale, sous conditions, de la situation de cartel octroyée aux franchises et à leurs ligues.

Outre la supposée solidarité liée aux transferts (qui risquent de générer une hostilité du secteur face à la proposition de suppression de ce marché), le système américain a également une force grâce à sa réglementation du marché du talent. Ce sont les universités américaines qui ont le rôle de formateurs. Elles accompagnent leurs étudiants dans la formation haut niveau et sont à la source des plus grands noms américains du sport.

Si l’on recherche le meilleur des deux mondes, à savoir l’efficacité économique du sport américain et la représentativité du modèle européen, alors il nous semble nécessaire de standardiser les clubs, afin d’accepter des ascensions sans conditions, d’homogénéiser fiscalement et légalement au niveau européen. Mais on ne pourra pas bouleverser le modèle urbain et créer des mégalopoles de plusieurs millions d’habitants. Mais là le fameux « modèle européen du sport » serait remis en cause et que dire du modèle français avec sa gouvernance complexe ? Il est impossible d’avoir le beurre et l’argent du beurre. Le modèle français a toutefois une longueur d’avance sur la question du contrôle de gestion et notre Think tank se bat pour l’instaurer à un niveau européen.

A titre d’exemple, le droit commun peut également empêcher la multipropriété des clubs, contrôler l’origine des investissements privés dans le sport, obliger la diffusion en clair d’événements sportifs, protéger l’équité dans la compétition, veiller à l’égalité concurrentielle de ce marché, encadrer la liberté individuelle et commerciale…

Soyons vigilants sur son application stricte et le chemin de la stabilité pourrait voir à nouveau le jour. En ces temps de crise, le tableau peut sembler noir mais le football restera toujours un jeu, une activité historiquement sociale et citoyenne, protégée par un droit commun solide qui ne demande qu’à se renforcer pour éviter que les experts de la finance ne viennent récupérer des clubs et des droits en ruine. Veillons donc dans un premier temps, avant de brandir la peur, à protéger les spécificités juridiques et sociales de ce secteur économique si particulier.





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