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Quelle vision du sport d’ici 2030 ? - Sport et citoyenneté

Quelle vision du sport d’ici 2030 ?

 

La crise sanitaire aura de multiples impacts sur le sport. Chez Sport et Citoyenneté, nous pensons qu’elle peut être salutaire, si elle permet d’accélérer un certain nombre d’évolutions. Par le biais de tribunes d’experts, nous souhaitons recommander, aux pouvoirs publics, des mesures opérationnelles destinées à lancer le sport de l’après-crise. Nous en avions déjà recensé un certain nombre dans ce livret de propositions pour la loi Sport et Société il y a quelques mois. Aujourd’hui, alors que la politique européenne du sport ne cesse de se développer, nous renforçons cet engagement en Europe et localement.

 

 

Colin Miège, Président du Comité Scientifique du Think tank Sport et Citoyenneté. Tribune publiée sur le site Acteurs du Sport la semaine dernière.

 

 

 

La crise sanitaire a révélé un talent de prévisionniste enfoui chez une multitude de nos concitoyens, et le domaine du sport n’y a pas échappé. On a vu ainsi fleurir récemment nombre de visions prédictives sur ce que serait le sport de l’après Covid 19, voire dans la décennie à venir. On abordera donc cet exercice de prévision avec beaucoup de prudence et de modestie, conscient de n’être ni le premier ni le dernier, et pas forcément légitime pour le faire.

 

Une certitude : la poursuite des tendances sociétales lourdes déjà amorcées

Point n’est besoin d’être prophète pour prédire que le vieillissement de la population va accentuer ses effets structurants sur la demande d’activités physique et sportives. Celle-ci sera orientée encore davantage vers le sport-santé et le bien-être physique, la pratique endurante non compétitive et le plein-air, sans exclure la recherche de la convivialité. Ce type de demande s’adressera principalement aux clubs non compétitifs ou multisports affinitaires (randonnée, cyclotourisme,…)

Le changement climatique nous incitera à modifier nos pratiques à venir, et à renoncer aux  activités les moins acceptables quant aux émissions de gaz à effet de serre, comme les déplacements lointains pour participer ou assister à une compétition. Dans cette perspective, la viabilité du modèle économique actuel des grands évènements sportifs est mise en cause, la crise sanitaire ayant révélé sa fragilité à bien des égards, et l’ayant accentué avec le risque de contagion que présente tout grand rassemblement de foule[1].

Comme beaucoup l’ont déjà prédit, la pratique du vélo de loisir ou utilitaire devrait s’amplifier notablement, surtout si elle est soutenue par des mesures incitatives des pouvoirs publics (itinéraires dédiés, aides diverses…).

Dans ce contexte, l’individualisation des pratiques devrait s’accentuer, avec une adaptation aux possibilités physiques déclinantes avec l’âge, ce qui n’empêche pas la recherche de la performance ou de l’exploit personnel. Le coaching personnel ou plus simplement les applications permettant d’élaborer programme et suivi individuels devraient encore se développer.

 

Des tendances conjoncturelles préoccupantes

L’accentuation des tensions sociales

Il n’est guère possible d’imaginer que la crise sanitaire actuelle ne laissera pas une empreinte profonde dans notre société. D’un point de vue matériel, si une partie de la population a vu ses ressources maintenues voire accrues (les actifs dans certains secteurs vitaux, les retraités…), d’autres auront perdu leur emploi ou leur entreprise. La précarité des plus démunis se sera généralement accentuée. L’inéluctable accroissement des inégalités issu de la crise devrait générer des tensions sociales accrues, dans un pays qui a imparfaitement surmonté la crise des gilets jaunes.

L’autre sujet de préoccupation majeur est la dette colossale accumulée par l’Etat, qui devrait dépasser 115 % du PIB. L’intégralité des dépenses liées à la crise est financé par l’emprunt, qui devra bien être remboursé à plus ou moins long terme (sans compter les pertes de ressources pour les finances publiques, du fait des exonérations consenties et de la chute d’activité économique). Il est difficile d’évaluer l’impact que pourra avoir cette situation d’appauvrissement général dans les différents secteurs du sport, d’autant que les processus décisionnels sont devenus incertains.

 

L’éclatement du processus décisionnel

L’effacement du ministère chargé des sports

La volonté de réduire la place de l’Etat dans la société a pris la forme d’une obsession depuis deux décennies : réputé trop coûteux et trop lourd, sa légitimité à définir l’intérêt général et sa capacité à fonctionner en mode participatif ont aussi été contestés. La crise sanitaire a néanmoins révélé combien les femmes et les hommes des fonctions publiques étatiques, territoriales et hospitalières pouvaient être indispensables, tout en reléguant la question du coût au second plan (au moins provisoirement).

Le cas du ministère chargé des sports est emblématique à cet égard : ses moyens et ses compétences ont été rognés par des années de réforme de l’Etat, au point que ses services déconcentrés dans les régions et les départements ont été effacés, ou sont en passe de l’être. Avec la mise en place de l’Agence nationale du sport en avril 2019, le maintien de son existence après 2024 est devenu hypothétique. Son rôle central a été récusé, et il a été sommé de devenir « plus souple et plus agile », avec des moyens restreints. En contrepartie, une gouvernance partagée du sport a été instaurée entre l’État, le mouvement sportif, les collectivités locales, et accessoirement le monde économique.

Après une année de fonctionnement, on peut porter un regard critique sur le fonctionnement de l’ANS, qui confirme les réserves initiales exprimées par le Conseil d’État, les principaux griefs étant un financement exclusivement assuré par l’État et une gestion proche de celle de l’ex CNDS. On peut déplorer aussi l’absence persistante au niveau territorial des conférences régionales du sport et des conférences des financeurs.

 

La fragmentation du mouvement sportif organisé

Sur le plan institutionnel, une partie du mouvement sportif organisé, qui a ambitionné pendant des lustres d’occuper la place de l’Etat, a pu progresser vers cet objectif avec la création de l’ANS. De fait, sa place tend à devenir prépondérante et devrait être confortée à l’avenir, avec l’effacement du ministère qui semble avoir atteint un point de non retour, et les divergences persistantes des collectivités locales. Sa nouvelle position, qui l’autorise à répartir les fonds fournis par l’État, peut certes procurer quelque satisfaction. Pour autant, elle masque de nombreuses faiblesses, qui pourraient s’accentuer à l’avenir.

– En premier lieu, sa représentativité est très faible : à peine un quart des pratiquants sont licenciées auprès d’une fédération[2], et il est peu probable que la tendance s’inverse, tant le club de compétition traditionnel semble éloigné des attentes multiformes d’un nombre croissant de nos concitoyens.

– Le mouvement sportif est profondément divisé entre les fédérations olympiques et non olympiques ou affinitaires, et la mise en place de l’ANS a encore accentué les clivages. La posture  centralisatrice du CNOSF peut trouver des justifications, mais elle accentue le déficit de participation et de démocratie ressenti par la base[3].

– La question de l’amélioration de la gouvernance et du renforcement de l’éthique, qui est l’indispensable contrepartie d’une autonomie renforcée, n’a toujours pas trouvé de réponse satisfaisante. Il en va pourtant de la crédibilité et de la sécurité même du mouvement sportif, dont les dirigeants sont à présent exposés à des risques accrus de conflits d’intérêts, notamment dans le processus de répartition des financements mis en œuvre par l’ANS. Or l’opinion publique accepte de moins en moins les dérives en tous genres, et son intolérance à cet égard devrait se durcir.

– Enfin, l’écart entre le sport pour tous en amateur, et le sport commercial et professionnel ne devrait pas cesser de croître. Certains commentateurs ont fustigé en particulier le triste spectacle offert par les grands clubs de football, soucieux d’abord d’arracher une improbable exception à l’impératif général de confinement, puis développant des manoeuvres individuelles pour obtenir le meilleur classement, tandis que d’autres attaquaient en justice la décision de suspendre le championnat ou leur propre relégation[4]. Le sport spectacle a évidemment le droit d’exister et de développer des stratégies de conquête commerciale et sportive, mais il semble déconnecté des réalités, et de plus en plus éloigné du sport conçu comme un bien collectif, à partager par le plus grand nombre. Cependant, la crise sanitaire a pu accentuer la conscience du caractère salutaire de l’activité physique, qui pourrait déboucher sur une multiplication des mesures incitatives, notamment auprès des jeunes, pour enrayer la progression de leur sédentarité.

 

Une nouvelle loi sur le sport problématique

– Dans ce contexte morcelé et tendu, que peut-on attendre de la future loi « Sport et société », qui serait censé reconfigurer l’organisation du sport dans notre pays pour les années à venir ? Sur le plan de la méthode d’abord, l’ouverture d’une démarche participative, pour tenter de recueillir l’expression d’autant d’avis que possible, qui a largement fait défaut dans la période précédant la création de l’ANS. L’État ne doit pas pour autant abdiquer ses pouvoirs, et il est légitime qu’il soit porteur d’une vision du sport et de la société, pour l’instant difficile à percevoir clairement. D’un point de vue juridique, il convient de statuer enfin sur l’architecture du système qui fonde historiquement les relations entre l’État et le mouvement sportif, et notamment les notions d’agrément ministériel et de délégation de pouvoir. Il n’est guère soutenable de vouloir tout et son contraire, et de revendiquer encore plus d’autonomie, mais aussi le bénéfice de la délégation ministérielle.

Dans sa récente étude sur l’avenir de la politique du sport, le Conseil d’Etat a plaidé nettement pour le maintien de la capacité du gouvernement à déterminer une politique publique « en matière de sport de haut niveau et de développement de la pratique pour le plus grand nombre »[5]. On pourrait être en désaccord, et souhaiter à l’inverse un modèle d’organisation encore plus libéral, consacrant l’effacement de l’État et laissant la part belle aux initiatives de toutes sortes, au risque de confirmer un scénario d’implosion. En tout état de cause il est nécessaire d’opter et de tracer l’organisation du sport pour la décennie à venir.

– Dans le processus de clarification et de stabilisation attendu, il semble indispensable de revenir sur la compétence générale reconnue à l’ensemble des collectivités locales dans le domaine du sport, et d’aller vers une forme de spécialisation par niveau de collectivité, avec si possible la désignation d’un chef de file, qui ne devrait être que la région.

– Enfin, on pourrait souhaiter que l’Union européenne dépasse enfin ses positions accommodantes et attentistes, pour apporter une véritable plus-value dans les sujets qui méritent d’être traités au niveau supranational : l’accueil des grands évènements sportifs, la promotion du sport bienfaisant pour la santé, la lutte contre le dopage, la bonne gouvernance des organisations sportives, pour n’évoquer que les principaux.

 

En conclusion, même si les tendances lourdes évoquées se confirment, il est délicat de préjuger du visage que pourrait présenter le sport dans sa diversité d’ici dix ans dans notre pays. Trop de paramètres entrent en jeu à différents niveaux pour que l’effort de prévision ne soit pas entaché d’une forte incertitude. Mais il est acquis que la pratique d’une activité physique ou sportive sous les formes les plus diverses deviendra un élément encore plus déterminant de notre qualité de vie, et une arme majeure pour lutter contre la sédentarité, avec son cortège de maux. Du point de vue institutionnel, il est clair aussi que nous arrivons à la croisée de différents modèles d’organisation : soit l’État cesse de dépérir et reprend la main sur un certain nombre d’enjeux essentiels, tout en réformant ses pratiques, soit le système de la gestion partagée prospère et foisonne, sans que les partenaires impliqués soient véritablement en mesure de tracer des lignes directrices fortes, car leurs intérêts et leurs stratégies ne sont guère convergents. La nécessité de gérer la crise sanitaire et ses multiples conséquences a relégitimé l’action de l’État, mais il n’est pas sûr que les acteurs revendique son intervention  dans la sphère sportive. Il est même vraisemblable que le régulateur sera perçu comme un gêneur, pour peu que le contexte redevienne moins dramatique. Mais si le sport doit faire l’objet d’un vaste plan de relance concerté, il faut alors que l’État en prenne l’initiative et en soit le coordonnateur. Autrement dit, faire preuve de volontarisme, et non pas seulement accompagner les évolutions.

 

Retrouvez toutes les tribunes de nos experts ici

[1]Il y a dix ans déjà, des experts reconnus questionnaient leur viabilité en conclusion de leur ouvrage : Eric Barguet et Jean-Jacques Gouguet, Evènements sportifs, impact économique et social, éd. De Boeck, 2010.

[2]INJEP, Enquête nationale sur les Pratiques Physiques et Sportives, 2018.

[3]Le conflit actuel entre le CNOSF, soutenu par une partie des fédérations olympiques et la FSGT n’est qu’une expression des multiples tensions en son sein.

[4]Cf. Le Parisien, 8 mai 2020, Dominique Séverac, « En pleine crise sanitaire, ça tacle à tout va ».

[5]Conseil d’État, Le sport : quelle politique publique, La Documentation française, sept. 2019, proposition n° 1.





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